Manifeste pour une science libre, responsable et indisciplinée
On nous parle d’éthique scientifique comme s’il suffisait de rappeler aux chercheurs de ne pas tricher. Intégrité des données, conflits d’intérêts, reproductibilité : évidemment. Mais l’éthique commence plus haut. Là où l’on décide qui peut chercher, sur quoi, avec quels moyens — et jusqu’où le politique accepte d’entendre ce que la science lui dit.
Le problème n’est plus seulement la fraude scientifique. C’est l’organisation politique de la dépendance.
On réorganise le CNRS. On engage le rapprochement de l’IRD en mettant en jeu son organisation, son modèle économique, jusqu’à sa marque. On invoque « lisibilité », « agilité », « efficacité ». Mais une réforme qui précède le dialogue avec celles et ceux qui font la science ressemble moins à une modernisation qu’à une reprise en main.
Même mécanique pour les moyens. La recherche publique compte chaque million pendant que l’État verse au moins 211 milliards d’euros d’aides aux entreprises. Le Crédit Impôt Recherche dépasse 8 milliards, sans être suffisamment conditionné à un effort réel de R&D, à l’emploi scientifique ou à la coopération avec le public. Pour le service public, chaque euro doit se justifier ; pour les grandes entreprises, la contrepartie devient presque exotique.
Et l’on voudrait nous expliquer qu’il n’y a plus d’argent ?
L’injustice fiscale au sommet des patrimoines raconte la même histoire. Lorsque le taux effectif d’imposition devient régressif parmi les plus grandes fortunes, la pénurie imposée aux services publics n’est plus seulement comptable : elle traduit des choix.
La Loi de Programmation de la Recherche devait sanctuariser l’avenir. Sa trajectoire n’est plus respectée pour la deuxième année consécutive : 453 millions d’euros manquent au programme 172 par rapport à la programmation. Une loi que son propre auteur ne finance plus n’est pas une programmation. C’est une promesse avec date de péremption.
L’Europe tient encore une digue. L’ERC conserve sa gouvernance scientifique et l’évaluation par les pairs ; la Commission propose 175 milliards d’euros pour le prochain Horizon Europe. Mais cette digue devra tenir face à la tentation de subordonner toujours davantage la recherche aux priorités industrielles, géopolitiques ou politiques.
Ailleurs, le futur se donne déjà à voir. Aux États-Unis, des projets pourtant évalués par les pairs sont filtrés selon des mots devenus politiquement suspects, parmi lesquels « gender » ou « climate change ». Et l’administration a même envisagé de placer des responsables politiques au cœur du processus d’attribution des financements scientifiques.
Voilà le piège : transformer le doute scientifique en relativisme. Puisque la science doute, disent les marchands de certitudes, toutes les opinions se vaudraient.
Non.
La science doute parce qu’elle vérifie. Elle contredit, reproduit, corrige. C’est précisément ce qui la distingue de la propagande. Un pouvoir autoritaire ne la craint pas parce qu’elle aurait toujours raison. Il la craint parce qu’elle conserve le droit de lui donner tort.
Voilà pourquoi science, éthique, déontologie et démocratie sont désormais un même combat.
Nous voulons une recherche financée pour chercher, pas pour confirmer.
Une expertise indépendante, pas une science de commande.
Des financements transparents et conditionnés.
Une évaluation par les pairs, pas par le pouvoir.
Une loi éclairée par la connaissance, non une connaissance sommée d’obéir à la loi.
Le droit au doute scientifique — et le devoir de résister à ceux qui le transforment en relativisme.
La science n’a pas vocation à gouverner la société. Mais aucune démocratie ne peut longtemps se gouverner contre les faits.
Défendre la science libre, ce n’est pas défendre une corporation. C’est défendre notre droit collectif de regarder le réel en face. |