Édito du 9 février 2026

Recherche et université : le scandale d’un État qui asphyxie puis accuse

On nous répète que la recherche est une « priorité nationale ». On l’affiche dans les discours, on l’imprime dans les plans, on la brandit à chaque crise. Et puis, dans la vraie vie, on fait l’inverse : on coupe, on transfère des charges, on ponctionne les réserves, on laisse les établissements se débrouiller… et on s’étonne que le service public craque. Ce n’est plus une contradiction : c’est une méthode. Et c’est un scandale.

Le mécanisme est désormais limpide. Au CNRS, le budget 2026 est annoncé déficitaire (–239 M€), après un déficit déjà massif en 2025. Les charges obligatoires explosent (CAS Pensions, GVT, protection sociale, revalorisations) sans compensation intégrale. L’État présente une dotation « stable », mais cette stabilité est une illusion d’optique : en réalité, la subvention recule et les dépenses mécaniques avancent. L’établissement n’a plus qu’une solution : puiser dans sa trésorerie. En clair : on remplace un financement pérenne par une combustion de réserves, jusqu’à l’os. Cette logique est qualifiée de « structurelle » : autour de 256 M€ de déficit, avec un fonds de roulement aspiré et une trésorerie non fléchée ramenée à un niveau résiduel. À ce stade, appeler ça “pilotage” relève de la poésie noire.

Et ensuite, on ressort l’argument préféré : « mais vous avez une trésorerie abondante ». La Cour des comptes a elle-même rappelé le piège d’interprétation : une trésorerie élevée reflète souvent des engagements pluriannuels, des contrats fléchés, des projets qui ne se paient pas en applaudissements. Faire semblant d’y voir une cagnotte, c’est soit ne pas comprendre la comptabilité publique… soit très bien la comprendre et l’utiliser pour brouiller les pistes. Voilà le cœur du problème : la sincérité budgétaire. L’État décide nationalement des hausses (pensions, mesures salariales, obligations sociales), mais n’en assume pas le coût réel. Il externalise la facture sur les opérateurs. Puis il reproche aux opérateurs de « coûter trop cher ». Le tour est complet.

Ce jeu n’est pas abstrait : il produit du chaos et de la souffrance. La part des personnels titulaires baisse, les recrutements stagnent, les fonctions de soutien sont pressées comme des citrons, la dépendance aux financements compétitifs augmente, et l’administratif dévore le temps scientifique. Dans les labos, les équipes deviennent des équilibristes : déposer des projets pour financer l’activité, remplir des tableaux pour prouver qu’on travaille, et espérer encore faire… de la recherche. Le mot pour ça, ce n’est pas « modernisation ». C’est « épuisement organisé ».

La violence est parfois littérale. Quand un laboratoire perd son statut, la transition devrait être accompagnée, sécurisée, progressive. Or on voit l’inverse : décision signée fin décembre, découverte début janvier… parce que les collègues n’ont plus accès aux outils (cloud, ressources, services numériques) et se retrouvent instantanément en situation critique. Une purge informatique, sans préavis, sans période de migration : c’est de la maltraitance organisationnelle. On met des personnels en danger, on fragilise des recherches, on risque des pertes de données, et on appelle ça « gestion ».

La science polaire donne une image glaçante — au sens propre. L’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV), infrastructure indispensable pour travailler en milieux polaires, a dû annoncer des réductions de campagne : rotations supprimées, fret et expéditions amputés. Les stations vieillissent, les investissements nécessaires sont connus, chiffrés, documentés. Et pourtant, les décisions traînent, les responsabilités se diluent entre opérateurs (dont les TAAF), et l’incertitude s’aggrave, y compris autour d’une possible intégration à Ifremer. On ne “perd” pas seulement du terrain scientifique : on perd de la sécurité, de la continuité, de la crédibilité internationale. Et au milieu, les équipes encaissent surcharge, tensions, risques psychosociaux.

À l’université, le tableau est tout aussi sombre. L’Université Paul-Valéry Montpellier, comme tant d’autres, vit une spirale : sous-encadrement, déficits répétés, vacataires comme béquilles, titulaires qui absorbent l’explosion des heures, formations menacées. Un témoignage public relayé par Mediapart évoque même des suicides sur plusieurs années. Quand un service public en arrive là, ce n’est plus une “difficulté” : c’est une alarme incendie. Et pendant ce temps, certains responsables politiques expliquent que la solution serait de fermer des filières, de restreindre l’accès, de différencier les droits d’inscription — pendant que le privé hors de prix prospère. La « mort du service public » n’est plus une formule : c’est une trajectoire.

Alors oui, il y a de la colère. Parce que les personnels de l’ESR voient clair. Ils voient l’écart entre la communication et les actes. Ils voient une loi de programmation et, en face, des budgets qui déplacent la charge sans l’assumer. Ils voient des élus voter des ponctions, entériner des sous-compensations, puis venir parler d’“excellence” la bouche pleine. Cette compromission-là — celle qui consiste à cautionner une politique d’affichage tout en organisant l’austérité réelle — est insupportable. On ne peut pas prétendre « croire en la science » et, en même temps, faire payer la science sur ses réserves, ses nerfs et sa santé.

Ce que demande le syndicat CFDT Recherche EPST est simple, réaliste, et urgent :

  • la compensation intégrale des charges décidées nationalement (dont le CAS Pensions) ;
  • la fin des ponctions déguisées sur les dotations pérennes ;
  • un plan pluriannuel lisible, financé, opposable — pas une promesse à géométrie variable ;
  • un moratoire et des procédures de transition humaines lors des changements de statut (zéro “purge” SI sans accompagnement) ;
  • un investissement sécurisé dans les infrastructures critiques (dont le polaire) ;
  • des recrutements et un plan de prévention des RPS à la hauteur de la situation.

À ceux qui gouvernent, une question : vous voulez une recherche forte et une université ouverte, ou vous voulez un service public low-cost maquillé en “priorité nationale” ? Les deux en même temps, ça ne marche plus. La batterie est presque vide. Et cette fois, ce ne sont pas des lignes comptables qui vont s’éteindre : ce sont des vies, des carrières, des savoirs, et notre capacité collective à comprendre le monde — et à le réparer.