Lecornu sonne l’hallali de la recherche française !
Sous l’autorité du Premier ministre Sébastien Lecornu [1], l’exécutif a trouvé une manière très française de s’en prendre à la recherche publique : ne jamais annoncer frontalement sa mise au pas, mais en organiser méthodiquement l’épuisement. Le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace se félicite de la loi de finances 2026 : +350 millions d’euros pour le ministère, +725 millions pour la MIRES, portée à 31 milliards d’euros, et 150 millions supplémentaires pour les universités et les organismes nationaux de recherche.[2] L’affichage est net, rassurant, presque solennel. Mais la politique réelle ne se lit pas dans les communiqués : elle se lit dans les budgets exécutés, dans les charges reportées et dans les coupes qui descendent jusqu’aux laboratoires.
Car derrière le récit de la “priorité”, les tendances sont d’une tout autre nature. En 2025, les crédits budgétaires de recherche de la MIRES étaient de 16,7 milliards d’euros, en baisse de 2,4 % par rapport à 2024. [3] Plus largement, l’effort national de R&D retombe, selon les données provisoires du ministère, à 2,19 % du PIB en 2023, pour 61,7 milliards d’euros de dépense intérieure de recherche, contre 2,22 % en 2022. [4] Au moment même où l’on invoque, la bouche en cœur, la “souveraineté scientifique”, la France consent donc à voir s’éroder son intensité de recherche. C’est un choix politique, pas une fatalité comptable.
Le Sénat l’a dit avec une clarté que le gouvernement se refuse à avoir : le PLF 2026 ne concrétise qu’« un quart, voire un cinquième » de la sixième marche prévue par la loi de programmation de la recherche ; et la recherche, ajoute-t-il, ne peut servir de « variable d’ajustement ».[5] Or c’est exactement ce qu’elle devient. Le Sénat souligne que les EPST du programme 172 — CNRS, Inserm, Inria, Inrae, IRD, Ined — doivent absorber en 2026 une hausse de 68 millions d’euros de leur contribution au CAS Pensions, dont seulement 16 millions sont compensés, ainsi qu’un surcoût de 62,5 millions d’euros au titre de la protection sociale complémentaire, sans compensation prévue au stade de l’examen sénatorial. [5] Même là où le ministère promet ensuite d’avoir “corrigé” le tir, la mécanique reste la même : annoncer en haut, faire payer en bas.
Le CNRS, lui, donne à cette politique son visage le plus nu. Son conseil scientifique estime que sa subvention pour charge de service public, rapportée au PIB, a baissé d’environ 11 % en cinq ans ; il chiffre à près de 450 millions d’euros les mesures non compensées et abattements cumulés sur 2025 et 2026, et rappelle qu’en 2026 la masse salariale des personnels permanents représenterait 91 % de cette subvention.[6] Quand presque tout le financement stable sert déjà à maintenir la structure en vie, il ne reste presque plus rien pour l’activité scientifique elle-même. Le résultat est désormais concret : selon des informations publiées début avril, le budget initial 2026 du CNRS affichait déjà 239 millions d’euros de déficit ; un tour de vis supplémentaire de 20 millions a ensuite été imposé, dont 13,5 millions directement retranchés aux laboratoires, soit une baisse de 5 % du financement du CNRS aux unités. [7] Ce n’est pas une “rationalisation”. C’est une ponction.
Et cette ponction ne se répartit même pas uniformément. Selon des éléments internes les remontées de crédits FEI demandées aux instituts du CNRS varient sensiblement : 11 % pour CNRS Ingénierie, 10 % pour CNRS Écologie et environnement, 8 % pour CNRS Sciences humaines et sociales, 7 % pour CNRS Biologie — hors UAR — et 4,53 % pour CNRS Chimie, avec en outre un impact sur la dotation “Projets/Actions” de l’institut.[8] La logique n’est donc pas seulement austéritaire ; elle est aussi différentielle, presque expérimentale : on serre partout, mais pas pareil, comme on teste jusqu’où chaque segment du système peut plier sans rompre. Dans le même esprit, toujours selon cette source interne, les UMR avaient déjà dû consentir en mars 2026 à une ponction de 8 % sur leur dotation versée au titre du budget 2026. [8]
L’Inserm décrit une tenaille comparable. Entendu au Sénat en janvier, son président indiquait que l’institut devait faire face à 60 millions d’euros de mesures non compensées sur son budget 2026, soit l’équivalent du montant annuel des dotations allouées à ses unités de recherche. [9] On retrouve partout le même dispositif : l’État reporte la charge sur les organismes, les organismes sur les unités, les unités sur les équipes, les équipes sur les personnes. Puis l’on viendra expliquer, avec l’air navré des gestionnaires vertueux, que le système est décidément trop coûteux, trop rigide, trop peu “performant”.
C’est ici que la faute budgétaire devient faute intellectuelle. Car ce qui est méthodiquement insulté, dans cette séquence, ce n’est pas seulement un secteur public : c’est une idée de la recherche. Une idée simple, presque républicaine, longtemps partagée bien au-delà des clivages, selon laquelle la science n’est pas une charge mais un pari sur l’avenir. François Mitterrand l’écrivait en 1988 : « Si la France veut réussir, la recherche doit devenir l’enfant chéri de la République » ; et encore : « Sans elle, pas de progrès intellectuel, spirituel, esthétique, matériel. » [10] Trente-huit ans plus tard, le pouvoir continue de prononcer le mot “avenir”, mais il traite la recherche comme une dépense suspecte, dont il faudrait d’abord contenir l’ampleur avant même de reconnaître la nécessité.
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce qui se met en place n’est pas une simple séquence de restrictions : c’est une discipline imposée au savoir public. Affamer les organismes, réduire les crédits récurrents, substituer la pénurie administrée au financement durable, puis présenter les institutions exsangues comme des structures à “réformer” : la méthode est connue. Elle ne vise pas seulement à économiser ; elle vise à rendre le monde savant plus docile, plus précaire, plus dépendant, moins en mesure d’opposer aux lubies politiques la résistance têtue des faits.
À ce stade, il ne s’agit plus seulement de budgets. Il s’agit de savoir si la France entend encore se gouverner avec la raison — ou commencer à s’en débarrasser.
Notes
[1] Composition du Gouvernement annoncée le 26 février 2026 : Sébastien Lecornu y figure comme Premier ministre.
[2] Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, communiqué du 3 février 2026 : +350 M€ pour le ministère, +725 M€ pour la MIRES portée à 31 Md€, et +150 M€ pour les universités et organismes nationaux de recherche.
[3] MESR, Les crédits budgétaires pour la recherche de la Mires en 2025 : 16,7 Md€ en 2025, soit –2,4 % par rapport à 2024.
[4] MESR, L’effort de recherche et développement en France : DIRD provisoire à 61,7 Md€ en 2023 et effort de R&D à 2,19 % du PIB, contre 2,22 % en 2022.
[5] Sénat, Projet de loi de finances pour 2026 : Recherche : le PLF 2026 ne concrétise qu’« un quart, voire un cinquième » de la sixième marche de la LPR ; la recherche ne doit pas servir de « variable d’ajustement » ; les opérateurs doivent absorber 68 M€ de CAS Pensions, dont 16 M€ compensés, et 62,5 M€ de PSC sans compensation prévue au stade du rapport.
[6] Conseil scientifique du CNRS, Recommandation relative au budget initial 2026 du CNRS : baisse d’environ 11 % de la SCSP rapportée au PIB en cinq ans, près de 450 M€ de mesures non compensées et abattements sur 2025-2026, masse salariale des permanents estimée à 91 % de la SCSP en 2026.
[7] Sur le budget rectificatif du CNRS en 2026 : déficit initial de 239 M€, puis économies supplémentaires de 20 M€, dont 13,5 M€ prélevés sur les laboratoires, soit –5 % du financement CNRS aux unités.
[8] Source interne : courriel diffusé le 13 avril 2026 sur une liste du Comité national, faisant état d’une ponction de 8 % sur des dotations UMR 2026 et de taux de remontée FEI différenciés selon les instituts. Élément non vérifiable publiquement à ce stade.
[9] Sénat, commission des affaires sociales, audition de l’Inserm du 12 janvier 2026 : 60 M€ de mesures non compensées sur le budget 2026, soit l’équivalent des dotations annuelles aux unités de recherche.
[10] François Mitterrand, Lettre à tous les Français, 7 avril 1988 : « la recherche doit devenir l’enfant chéri de la République » ; « Sans elle, pas de progrès intellectuel, spirituel, esthétique, matériel. »
