Édito du 6 mai 2026
Science française : chronique d’une mise au pas annoncée
Politique-fiction, 2027
Imaginons la victoire du RN en 2027. Non pas les bottes dans les laboratoires, non pas les livres jetés au feu — l’époque préfère les circulaires, les audits et les plateaux télé. La science française ne serait pas d’abord détruite. Elle serait domestiquée.
La première offensive viserait les sciences qui dérangent : sociologie, histoire coloniale, études de genre, climat, discriminations, migrations. On ne dirait pas : “Nous censurons.” On dirait : “Nous rééquilibrons.” On ne dirait pas : “Nous purifions l’Université.” On dirait : “Nous luttons contre l’idéologie.” Vieille ruse autoritaire : accuser la pensée critique d’être politique afin d’imposer, à sa place, une science de cour.
La Hongrie d’Orbán a montré la méthode : prendre les institutions, déplacer les financements, discipliner les universités. La Russie a montré l’étape suivante : subordonner le savoir à l’État, confondre vérité et loyauté nationale. L’Amérique trumpiste a, elle, offert le laboratoire du chaos : insultes contre les experts, haine du climat, guerre contre les savoirs minoritaires, soupçon organisé contre tout ce qui complexifie le réel.
En France, le scénario serait connu. Des chercheurs étrangers regardés comme des intrus. Des coopérations internationales suspectées de “diluer la souveraineté”. Des appels à projets filtrés selon leur “utilité nationale”. Des présidents d’université invités à “faire preuve de responsabilité”. Puis l’autocensure, cette police gratuite que le pouvoir obtient sans même avoir à la financer.
Le plus inquiétant serait le retour d’une vieille tentation : naturaliser l’ordre social. Le IIIe Reich n’a pas seulement persécuté ; il a travesti le racisme en biologie, donné l’apparence de la science à une hiérarchie déjà décidée par l’idéologie. Aujourd’hui, personne ne reprendrait forcément les mots d’hier. Le danger viendrait masqué : génétique surinterprétée, neurosciences dévoyées, statistiques brandies comme matraques, discours sur les “aptitudes”, les “origines”, les “civilisations incompatibles”. La race ne reviendrait peut-être pas en uniforme ; elle reviendrait grimée en bon sens, portée par des usurpateurs de compétence, avec ce vernis de sérieux dont les vieilles haines ont toujours eu besoin pour se faire passer pour des vérités.
Voilà ce que l’extrême droite fait à la science : elle ne lui demande pas de chercher, elle lui demande de confirmer. Confirmer la nation fantasmée. Confirmer l’inégalité. Confirmer que les dominés méritent leur place et que les étrangers menacent la nôtre. Elle ne veut pas des chercheurs ; elle veut des auxiliaires.
Face à cela, le silence serait déjà une collaboration molle. Il faudra nommer, documenter, protéger, contredire. Défendre les collègues ciblés. Refuser les mots-pièges. Continuer à enseigner que la vérité n’est pas une opinion majoritaire, ni un communiqué ministériel.
La science n’est pas neutre face au mensonge. Elle est l’une des dernières digues contre la brutalité décorée en bon sens. Et si la nuit vient, il faudra des lucioles : petites, têtues, indisciplinées. Pas pour briller. Pour empêcher l’obscurité de gagner sans résistance.
