Édito du 15 juin 2026
Glyphosate : fabriquer le doute, disqualifier l’expertise
L’affaire rapportée par Retraction Watch autour du glyphosate n’est pas un simple épisode de plus dans la longue saga du Roundup. Elle en dit beaucoup sur une mécanique désormais bien huilée : produire du doute, déplacer le soupçon, puis contester l’expertise dès lors qu’elle dérange.
Alors que le contentieux sur le Roundup remonte jusqu’à la Cour suprême des États-Unis, appelée à dire si les États peuvent tenir les entreprises responsables de l’absence d’avertissement sur les risques de cancer, une question devient centrale : qui parle au nom de la science ? Et au service de qui ?
Après la rétractation d’un article de 2000 sur la sécurité du Roundup, soupçonné d’avoir été rédigé en sous-main par des employés de Monsanto, l’éditeur Taylor & Francis enquête désormais sur deux autres publications favorables à l’innocuité du glyphosate. Des textes mobilisés dans les débats réglementaires, donc loin d’être anecdotiques. Des chercheurs en contestent l’indépendance ; Bayer, de son côté, balaie les accusations et continue de défendre la solidité scientifique de ces travaux. Classique, presque trop : l’industrie plaide la science quand elle l’arrange, et dénonce l’idéologie quand elle la contrarie.
Mais l’enjeu dépasse largement le cas du Roundup. Cette polémique révèle une dérive plus vaste du débat public. Lorsque la science met en cause des intérêts économiques ou politiques, elle n’est plus discutée sur le fond : elle est soupçonnée d’être partisane. Le renversement est spectaculaire. Les chercheurs indépendants deviennent des militants ; les industriels, eux, se présentent en gardiens calmes de la rationalité. Comme si l’argent, les cabinets de communication et les bataillons d’avocats n’avaient jamais pesé sur la production du savoir.
C’est ce brouillage volontaire entre expertise, lobbying et communication qui abîme aujourd’hui la confiance dans la science. Non parce que la science serait fragile, mais parce qu’on travaille méthodiquement à la rendre suspecte.
Fabriquer le doute n’est pas une erreur de méthode : c’est une stratégie politique.
