9 – SCIENCE FRANÇAISE : CHRONIQUE D’UNE MISE AU PAS ANNONCÉE

Politique-fiction, 2027… vraiment ?Imaginons la victoire d’un pouvoir autoritaire en 2027.Non pas les bottes dans les laboratoires, non pas les livres jetés au feu — l’époque préfère les circulaires, les audits, les réorganisations et les plateaux télé. La science française ne serait pas d’abord détruite.
Elle serait domestiquée.
La première offensive viserait les sciences qui dérangent : sociologie, histoire coloniale, études de genre, climat, discriminations, migrations. On ne dirait pas : « Nous censurons. » On dirait : « Nous rééquilibrons. » On ne dirait pas : « Nous mettons la science au pas. » On parlerait de « simplification », « d’efficacité », de « lisibilité », de « souveraineté ». Vieille ruse autoritaire : accuser la pensée critique d’être politique afin d’imposer, à sa place, une science de cour.La Hongrie d’Orbán a montré la méthode : prendre les institutions, déplacer les financements, discipliner les universités. La Russie a montré l’étape suivante : subordonner le savoir à l’État, confondre vérité et loyauté nationale. L’Amérique trumpiste offre aujourd’hui le laboratoire grandeur nature : budgets coupés, expertise discréditée, chercheurs accusés de militantisme lorsque leurs résultats dérangent.
Mais revenons en France.
Car la politique-fiction devient moins confortable lorsque le décor commence à ressembler au présent. La recherche est officiellement une « priorité nationale ». Pourtant, la sixième marche de la LPR n’est financée en 2026 qu’à hauteur d’un quart, voire d’un cinquième, de ce qui était prévu. Les organismes absorbent des charges décidées par l’État mais insuffisamment compensées ; au CNRS, les laboratoires ont encore subi une réduction de leurs moyens. L’affichage dit priorité. Le budget dit autre chose.
L’insincérité budgétaire n’est pas encore la censure. Mais elle prépare une recherche dépendante.
Et une recherche dépendante est beaucoup plus facile à orienter. Imaginons alors des financements davantage concentrés sur des « priorités stratégiques nationales ». Des appels à projets filtrés selon leur « utilité ». Des organismes restructurés pour devenir plus « agiles ». Des chercheurs invités à comprendre que certains sujets trouveront plus facilement des crédits que d’autres.
Fiction ?
Le CNRS est précisément engagé dans une réorganisation autour de sept instituts nationaux, articulés avec sept agences de programmes chargées des priorités stratégiques nationales à court et moyen termes. Son nouveau président affirme vouloir garantir ainsi la recherche fondamentale. Nous voulons le croire. Mais la CFDT Recherche EPST sait qu’une architecture institutionnelle doit aussi être jugée à l’usage qu’un pouvoir moins respectueux de la liberté académique pourrait en faire demain.Dans le même temps, le rapprochement de l’IRD avec le CNRS est engagé, avec des interrogations jusque dans les deux chambres sur son autonomie, ses missions et l’absence de concertation préalable. Pris séparément, chacun de ces choix peut être présenté comme technique.Mis bout à bout, ils posent une question politique : combien faut-il affaiblir les moyens propres, centraliser les orientations et réorganiser les institutions avant que la liberté scientifique ne devienne essentiellement déclarative ?Puis viendrait l’autocensure, cette police gratuite que le pouvoir obtient sans même avoir à la financer. Le plus inquiétant serait alors le retour d’une vieille tentation : demander à la science non plus de chercher, mais de confirmer. Confirmer une politique. Confirmer une identité. Confirmer une hiérarchie déjà décidée. Le danger ne reviendrait pas nécessairement avec les mots d’hier. Il viendrait grimé en « bon sens », en statistiques sorties de leur contexte, en génétique surinterprétée, en expertise sélectionnée, avec ce vernis de sérieux dont les idéologies ont toujours eu besoin pour se déguiser en vérités.Nous connaissons les ennemis de la science.Ce sont ceux qui fabriquent le doute lorsque les faits les dérangent. Ceux qui dénoncent « l’idéologie » des chercheurs mais oublient leurs propres intérêts. Ceux qui voudraient une expertise docile, une recherche rentable à court terme ou une connaissance conforme au récit politique du moment.Mais nous connaissons aussi leurs meilleurs alliés involontaires : des institutions affaiblies, des laboratoires dépendants, des personnels précarisés et des contre-pouvoirs scientifiques que l’on aura laissé s’éroder. Voilà pourquoi nous refusons d’attendre 2027 pour défendre l’indépendance de la recherche.Notre syndicat défend des financements pérennes, l’évaluation par les pairs, l’autonomie des organismes, le dialogue social avant les décisions et la capacité des scientifiques à dire au pouvoir ce qu’il ne souhaite pas entendre. Car une démocratie ne protège pas la science le jour où ses ennemis arrivent au pouvoir. Elle la protège avant, en refusant de leur laisser les outils pour la mettre au pas.La science n’est pas neutre face au mensonge. Elle est un contre-pouvoir précisément parce qu’elle peut démontrer, contredire, dévoiler — et parfois infliger au pouvoir cette chose insupportable : les faits.La CFDT Recherche EPST connaît les ennemis de la science. Ceux qui voudraient choisir les recherches, les mots, les experts et, à la fin, les conclusions. Ceux qui rêvent d’une science docile, sous-financée, dépendante, priée de confirmer plutôt que de chercher. Nous ne leur laisserons pas des laboratoires exsangues, des organismes désarmés et des personnels précarisés comme autant d’instruments prêts à servir leur projet.
La liberté scientifique ne se négocie pas. Elle se défend.
Et à ceux qui voudraient demain mettre la science à genoux, qu’ils le sachent dès aujourd’hui :
La CFDT Recherche EPST sera en travers de leur chemin.
